L'une des plus grandes désillusions de la maison connectée survient généralement le matin, lorsque vous êtes en retard pour partir au travail.
Vous devez d'abord ouvrir l'application Philips Hue pour éteindre la cuisine. Ensuite, vous cherchez frénétiquement l'application Somfy Tahoma pour fermer les volets du salon. Puis, vous lancez l'application Netatmo pour basculer le chauffage en mode "Absent". Et pour couronner le tout, vous ouvrez l'application Ring pour activer l'alarme de la porte d'entrée.
Ce qui devait être une "maison intelligente" s'est transformé en un travail de secrétaire. Au lieu de vous simplifier la vie, la technologie vous a imposé un fardeau mental supplémentaire : vous devez retenir quelle marque gère quel appareil, dans quel dossier de votre smartphone se trouve la bonne application, et espérer que les serveurs de chaque constructeur répondent assez vite.
Ce fractionnement technologique est le principal responsable de l'échec de la domotique dans les familles. C'est l'erreur de conception la plus classique chez les débutants, et elle découle d'une mauvaise compréhension du marché de l'IoT (Internet des Objets).
Le modèle économique de la prison dorée
Si chaque fabricant vous force à utiliser son application, ce n'est pas pour votre confort. C'est le fondement de leur modèle économique. On appelle cela l'enfermement propriétaire, ou "Vendor Lock-in".
Lorsqu'une marque comme Somfy, Legrand ou Tuya vous vend un objet connecté, elle veut s'assurer que vous restiez dans son écosystème. Elle va donc créer son propre langage radio, ou un langage crypté, qui oblige l'appareil à ne communiquer qu'avec la box (le pont / la passerelle) de la même marque, qui elle-même ne remonte ses informations que vers l'application officielle de la marque.
Le but est d'une logique commerciale implacable : le jour où vous voulez ajouter un interrupteur supplémentaire ou un nouveau capteur de température, vous rachèterez un appareil de la même marque, car c'est le seul qui s'affichera directement dans l'application que vous utilisez déjà tous les jours.
Le problème de cette stratégie, c'est que l'industrie domotique est hyper-spécialisée. Philips Hue fait d'excellentes lumières, mais de très mauvaises alarmes. Netatmo fait de bons thermostats, mais ne fabrique pas de micromodules pour volets roulants. Si vous voulez équiper complètement votre maison avec le meilleur matériel de chaque catégorie, vous êtes mécaniquement obligé d'acheter du matériel de marques différentes.
C'est ainsi que l'on se retrouve, au bout de deux ans, avec six passerelles (hubs) différentes branchées sur sa box internet qui finit par suffoquer, et un dossier de smartphone contenant une demi-douzaine d'applications domotiques qui s'ignorent royalement.
Le mythe des assistants vocaux (Google Home et Alexa)
Face à ce cauchemar applicatif, la majorité des utilisateurs se tourne vers les assistants vocaux comme Google Assistant ou Amazon Alexa, pensant y trouver le Saint Graal de l'unification.
C'est une grave erreur d'architecture, et il est vital de comprendre pourquoi.
Google Home et Alexa ne sont pas des superviseurs domotiques. Ce sont de simples interfaces de commandes déportées, qui opèrent exclusivement dans le Cloud. Quand vous dites "Ok Google, éteins le salon et ferme les volets", Google n'envoie pas l'ordre à vos équipements locaux. L'enceinte envoie votre voix aux serveurs de Google (aux États-Unis). Les serveurs de Google déchiffrent le texte, puis se connectent aux serveurs de Philips en disant "Éteins l'ampoule n°3", puis se connectent aux serveurs de Somfy en disant "Ferme le volet n°2". Ensuite, les serveurs de Philips et Somfy renvoient l'ordre vers vos box à votre domicile.
C'est une usine à gaz monumentale. Comme nous l'avons expliqué dans notre dossier sur le cauchemar de la domotique Cloud, cette dépendance à internet est catastrophique pour la fiabilité. Si Google plante, si Somfy fait une mise à jour serveur, ou si votre fibre saute, votre maison est bloquée.
De plus, ces assistants vocaux ont une logique de scénarisation extrêmement rudimentaire. Ils sont incapables d'exécuter des règles complexes du type : "Si la fenêtre est ouverte depuis 5 minutes ET qu'il fait moins de 18°C dehors, ALORS coupe le thermostat Netatmo MAIS seulement si l'alarme n'est pas armée".
Le Fix : Le superviseur domotique agnostique
La seule et unique méthode professionnelle pour unifier une maison connectée est d'installer ce que l'on appelle un "système nerveux central" ou "Superviseur agnostique".
L'idée est de créer une seule application, un seul tableau de bord, qui agit comme un chef d'orchestre capable de parler toutes les langues, et surtout, de le faire localement chez vous, sans internet.
Dans ce schéma, l'application officielle Somfy, l'application Hue et l'application Netatmo sont littéralement supprimées de votre téléphone. Vous ne les utiliserez plus jamais (sauf éventuellement une fois par an pour faire une mise à jour logicielle du matériel).
Tout sera regroupé sous une seule bannière. Vous pourrez enfin créer des automatisations "inter-marques", où le capteur de mouvement Xiaomi allume l'ampoule Ikea tout en coupant le radiateur électrique Legrand.
Pour atteindre cette liberté, trois grands acteurs se partagent aujourd'hui le marché.
L'approche grand public de l'écosystème Apple : HomeKit
Si toute votre famille utilise des iPhones, le système Apple Home (HomeKit) est souvent la meilleure porte d'entrée vers l'unification locale.
Contrairement à Google et Amazon, Apple a conçu son système pour que les commandes soient exécutées localement. Le "cerveau" n'est pas dans le Cloud, il réside dans une Apple TV ou un HomePod physiquement branché chez vous. L'application "Maison" intégrée à tous les appareils Apple est extrêmement réactive, très bien conçue, et sécurisée.
Le principal défaut d'Apple HomeKit est qu'il est exclusif. Vous devez vérifier que chaque objet connecté que vous achetez porte bien le logo "Fonctionne avec Apple Home". Le catalogue est donc plus restreint, et souvent plus cher. Cependant, l'arrivée de la norme "Matter" est en train de régler ce problème, en forçant de nombreux constructeurs à devenir compatibles avec Apple.
La solution clé en main européenne : Homey Pro
Pour ceux qui veulent le summum de la compatibilité sans mettre les mains dans le cambouis informatique, l'entreprise néerlandaise Athom a créé la box Homey Pro.
C'est un petit cylindre noir qui se pose dans le salon. À l'intérieur, on trouve toutes les antennes du marché (Wi-Fi, Zigbee, Z-Wave, Infrarouge, Matter, Thread, Bluetooth). L'approche de Homey est brillante : ils ont une "boutique" d'applications internes développées par la communauté et les marques.
Vous achetez une ampoule Hue ? Vous installez le plugin Hue sur Homey, et la box discute directement avec l'ampoule. Vous achetez une vanne thermostatique Tado ? Vous installez le plugin Tado. Tout se gère via l'application smartphone de Homey, qui est un modèle d'ergonomie. Vous pouvez créer des scénarios très complexes de manière visuelle (avec leur système "Advanced Flow" qui ressemble à un schéma de tuyauterie très intuitif). Son seul défaut est son prix d'entrée, qui dépasse les 350 euros. C'est l'investissement de la tranquillité d'esprit pour une maison 100% unifiée.
L'arme ultime des experts : Home Assistant
C'est le mastodonte de la domotique. Home Assistant est un logiciel open source, gratuit, développé par une communauté de dizaines de milliers de passionnés à travers le monde.
Home Assistant ne s'achète pas (même s'il existe désormais des mini-box préinstallées comme la Home Assistant Green). Il s'installe généralement sur un petit ordinateur qui consomme très peu d'énergie, comme un Raspberry Pi ou un vieux PC reconditionné qu'on cache dans la baie de brassage.
La puissance de Home Assistant est littéralement sans limite. Il est compatible avec plus de 3000 marques différentes. C'est le logiciel qui unifie tout. Il peut lire les données de votre onduleur solaire, récupérer l'état de la batterie de votre voiture électrique, piloter votre aspirateur robot Roborock et allumer vos lumières, le tout au même endroit. Ses capacités d'automatisation sont dignes de la programmation industrielle.
Son application smartphone vous permet de créer des dizaines de tableaux de bord personnalisés (dashboards). Vous pouvez créer une page simple pour les enfants (qui ne contient que trois gros boutons pour la lumière et les volets), une page technique pour vous avec tous les graphiques de consommation électrique, et une page sur une tablette murale dans le couloir pour remplacer le clavier de l'alarme.
Autrefois réservé aux informaticiens qui n'avaient pas peur des lignes de code, Home Assistant a fait d'immenses progrès ces dernières années. Tout se configure désormais via une interface graphique très propre, même s'il demande toujours un peu plus de patience au démarrage que les systèmes commerciaux.
Le verdict : Arrêtez d'acheter des marques
L'unification de votre maison ne passera pas par l'achat compulsif d'appareils d'une seule et même marque dans l'espoir que leur application officielle suffise à tout gérer. Une entreprise domotique ne sera jamais excellente dans tous les domaines (sécurité, chauffage, éclairage, arrosage).
La véritable intelligence architecturale consiste à choisir un chef d'orchestre puissant (Apple Home, Homey ou Home Assistant) en premier. Une fois ce cerveau installé, vous devenez libre. La règle d'or devient limpide : n'achetez plus jamais un matériel pour son application smartphone, achetez un matériel parce qu'il utilise un protocole ouvert (comme le Zigbee ou le standard Matter) qui s'intégrera parfaitement dans votre cerveau central.
Désinstallez la demi-douzaine d'applications qui encombrent votre écran d'accueil, installez l'application de votre superviseur, et reprenez enfin le contrôle de votre maison connectée depuis une interface unique, locale, et immédiate.